L’ego de l’écrivain

Ceci n’est pas un dernier billet, mais le dernier que je réserve à mes pensées intimes.


Chers lecteurs, voilà deux mois que je me suis penchée sur l’avenir de ce blog littéraire, non parce que l’inspiration me semblait aussi inexistante que mon intérêt pour la race humaine (rigole comme quelqu’un d’arrogant), mais parce qu’il m’était de plus en plus difficile d’exprimer l’entièreté de mes idées . En ce temps de solitude, je m’interrogeais sur la dimension que je souhaitais donner à mon art littéraire. Devais-je le limiter à un domaine ? Devais-je l’étendre à d’autres domaines ? Devais-je cesser de l’alimenter ou persister à inscrire mes pensées dans le temps ? Quelle importance que j’accordais au fait de partager mes écrits publiquement ? Était-ce si nécessaire de partager ? Publier, diffuser, exposer… n’était-ce pas lié à l’ego de l’écrivain, qui se sent unique et légitime d’écrire ?

L’ego désigne « le moi, la représentation que l’on se fait de nous-mêmes, et la conscience que nous avons de nous mêmes ». J’ai aussi lu que l’ego c’est « le faux soi, la personne que l’on croit être » et même «  une accumulation de croyances, de concepts, d’étiquettes, d’images, de mots, de jugements qui forment une image mentale que nous avons de nous mêmes.  » Dans le domaine spirituel, c’est un peu plus profond que ça, puisque l’on distingue déjà l’ego avant l’éveil spirituel, de l’ego après l’éveil spirituel, bref ce n’est pas vraiment le sujet. De toute façon, la conclusion reste identique : l’ego ne disparaît pas.

« La société a besoin de toi en tant qu’ego, non en tant que Soi. Le Soi n’a pas d’importance pour la société. L’ego peut être enseigné et l’ego peut être rendu docile et l’ego peut être forcé à être obéissant. L’ego peut être contraint à s’ajuster, mais pas le Soi. Le Soi ne peut pas être enseigné, le Soi ne peut pas être forcé. Le Soi est intrinsèquement rebelle, individuel. »

Osho The Ultimate Alchemy

Lorsque je parle de l’ego de l’écrivain, je parle surtout du désir d’être lu, de la prétention de savoir écrire ; je parle de la prétention d’avoir quelque chose à dire, à redire, à enseigner ( ce que je fais en ce moment même, lol). Je parle du Je, du Soi, de l’autre sans cesse présent dans notre littérature, sans m’exclure de ce cercle vicieux. Plus je lisais, plus j’y voyais les dérives du talent d’écrivain. Prise au jeu moi-même d’une reconnaissance dans le monde de l’édition, je cumulais malgré moi les événements littéraires, les débats ou autres réunions de personnes aux intérêts communs. Et lors de ces rencontres, le narcissisme prenait naturellement le dessus entre discussions et rires. Les artistes-écrivains ne parlaient que d’eux, de leur vies, de leur projets et encore d’eux. Ils ne parlaient que de leur vision des choses, comme si cette dernière était si importante. Ils n’abordaient que ce qui se rapportaient à eux «  moi j’aime écrire comme ci, comme ça » «  moi j’écris depuis l’enfance » des moi-je cachant un certain égotisme « moi je suis quelqu’un de spécial qui pense de manière unique »

D’ailleurs, l’égotisme n’est rien d’autre que la maladie récurrente des artistes, toute catégorie confondue. Les artistes souffrent d’une surestimation de ce qu’ils sont réellement (c’est à dire de simples mortels). Avec eux, tout est excès : excès de confiance, excès de souffrance, excès d’humanisme, excès de militantisme. L’art pue le nombrilisme, l’art respire l’individualisme. L’art se dénature parce qu’il devient ce que j’ai le droit de dire au Monde, ce que je pense savoir et non le peu que j’ai à offrir. Ayant de plus en plus de mal avec ce côté exhibitionniste de l’art littéraire, je m’interrogeais sur ma légitimité en tant que jeune auteure. Ne suis-je pas en train de me perdre ? Ne suis-je pas en train de préférer le statut de l’artiste au statut de l’art ?

Sur les réseaux sociaux, tous le précisent « je suis, je pense, je fais » . Tous ressentent le besoin d’exprimer leur peurs, leurs complexes, leurs décisions. Tous se prêtent au jeu de l’acceptation de soi, ils s’acceptent tellement qu’ils doivent le préciser aux autres. Tous ont le sentiment d’être spécial, d’avoir la clé du monde, d’impacter notre génération. Nous l’avons tous. Le scepticisme s’empare de moi, lorsque je parcoure mon fil d’actualité Instagram et qu’un nombre impensable de vidéos de coaching, de développement personnel, de spiritualité ou de body positivism défile sous mes yeux. Souvent je râle, lorsqu’un post sponsorisé casse-couilles vient s’incruster sur mon écran. Mais putain, foutez-nous la paix.

« Plus gros est l’ego de l’artiste, plus il aura du succès »

selon une étude Florida State University

Ce qui me déroute le plus, c’est de savoir que nous avons besoin de cet ego surdimensionné pour réussir. Le professeur Yi Zhou, lors d’une étude universitaire déclarait qu’ «il est plus intéressant financièrement d’investir dans les œuvres d’artistes hautement narcissiques.» Nous avons besoin de prétendre, de paraître, de nous exposer pour intégrer l’élite artistique. L’écrivain se considère déjà, comme faisant parti des élus – maudit soit-il si Dieu l’a choisi pour ce lourd fardeau qu’est l’écriture- et pour cela, se proclame déjà prophète d’une génération meurtrie. D’ailleurs, cela nous arrange bien que le Monde soit défectueux, sinon nous n’aurions de quoi écrire et de quoi rejeter. Nous n’aurions aucun concept, aucune personne de qui nous distinguer, prétentieusement. Tristement rongé par le souci de perfection, l’écrivain ne pense nullement à ces lecteurs lorsqu’il écrit, mais plutôt à l’image que ces lecteurs auront de lui.

Tous les écrivains s’accorderont sur le fait que leur présence sur les réseaux sociaux, est aussi importante que leur assiduité. C’est justement nécessaire pour le lecteur d’être proche de l’auteur qu’il préfère, de connaître un minimum sur la vie d’un artiste qu’il suit. Il peut ainsi se projeter et s’identifier à un humain modèle, un humain exceptionnel. C’est le même amour qui subsiste entre le lecteur et l’auteur, qu’entre la femme et son époux. Toutefois, si le lecteur savait à quel point la vie de l’auteur était misérable, il se sentirait autant trahi que l’homme par l’infidélité de l’épouse, parce que les auteurs ne sont ni bienveillants, ni humbles.

En fait, ce n’est pas spécial de créer. A vrai dire, je l’ai toujours su que l’artiste n’était pas un être-humain à part entière, créant quelque chose en évolution constante. D’autres femmes pensent comme moi, d’autres femmes écrivent mieux que moi, ce qui me rappelle que je n’ai rien de nouveau à partager au Monde. Et malgré la richesse de mes maux ou de mes mots, mes ouvrages porteront sur les mêmes sujets que d’autres ouvrages. Il n’y a rien d’exceptionnel au fait d’exister, de produire, ou d’enseigner. Nous faisons déjà ce que d’autres ont fait avant nous, peut-être avec des moyens différents, peut-être de manière différente. Néanmoins, une idée persiste à nous conforter dans l’auto-suffisance ou le je-sais-plus-que-toi.

 « Ils rêvent encore de changer le monde, mais le monde a changé sans eux »

La Rotonde

A en lire les articles et les théories farfelues sur les artistes/écrivains névrosés, bipolaires ou suicidaires, la société nous habille gentiment d’une névropathie cachée, comme si notre souffrance était plus grande que toutes celles connues par le commun des mortels. Et cette souffrance même nous octroie le rôle de porteur de changement : comme nous souffrons, nous demeurons humbles et nous devons dénoncer l’égoïsme du Monde. Mais, de quoi souffre l’écrivain si ce n’est de l’illusion de son être ? De quoi souffre l’écrivain si ce n’est de la prétention d’écrire et du mépris pour ceux qui n’écrivent pas ? De quoi pourrait-il souffrir si ce n’est d’une volonté de paraître humble lorsqu’en vérité il ne l’est pas?

Ce que je craignais c’était d’être aspirée par le nombrilisme de ma génération, mes mots coincés entre ma trachée et mon pharynx, persuadée que je témoigne d’une vérité quand il ne s’agit qu’en fait d’un ensemble de croyances bidons que la société aura acclamé. ( respire) L’humain ne se préoccupe que de lui-même, et de ce qu’il produit. L’art quel que soit sa forme, ne se contente plus d’exister, il surexiste. Il surpasse tout autour, a les réponses à tout, connaît tout, se crée à partir de tout. C’est la tendance des nouveaux créateurs, des nouveaux penseurs, des nouveaux gens de la société détenant la vérité absolue. Une forme d’angoisse appuyait son pied contre mon estomac : suis-je en train de m’engloutir dans l’égocentrisme humain ? Et si je ne le suis pas, vais-je réussir ma vie d’auteure ? Comment ça, tout ne tourne pas autour de moi et de mes livres ?

Je n’ai jamais rencontré d’écrivain modeste donc par extension, modeste je ne le suis pas non plus. Et plus nous chercherons à l’être, moins nous le serons parce que l’ego se veut trompeur et rusé. Néanmoins, j’apprends à écrire et communiquer en utilisant beaucoup moins le Je et Je suis, afin de privilégier le Nous.

Bref, quoiqu’il en soit, j’ai trouvé le bon compromis entre l’écriture et la simplicité après avoir supprimé 40% de mon contenu, notamment tous les post inutiles à propos de pensées ou d’avis. Sur ce blog, vous ne trouverez désormais que des articles érotiques, des scénarios ou encore des extraits de romans pour le simple plaisir de lire. Ces derniers seront publiés une fois tous les trois mois, pour un rythme ni trop intense, ni trop régulier. Bonne lecture, et merci beaucoup.

Tessa.

Tessa Naime

Auteure, romancière

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