Je suis née sur une île.

« Rappelle-toi de cette terre.  Rappelle-toi de l’anfractuosité de ses côtes ; de son sable noir granulant sous tes pieds ; de son sable blanc courtisant l’océan. Du vent qui bourdonne à tes oreilles, du soleil qui s’empare de son ciel. Rappelle-toi de l’étendue de ses eaux, de ses rivières assassines, de l’abîme de ses savanes. De l’horizon de ses paysages et des écorces rugueuses de ses cocotiers.

Moi aussi, je suis née sur une île, baladée de carcasses en vestiges caribéens. La culture me porte dans ses bras, depuis si longtemps. Le créole humecte mes lèvres depuis toujours. Ma peau est dorée, ma langue est salée, mon âme est hétérogène. Sur les mers salées de la Caraïbe, j’ai navigué ; sur les eaux bleues, manman dlo berçait mon épopée. Ici, je suis une femme comme les autres ; ailleurs, je suis un teint basané. Ailleurs, c’est le noir de ma peau qui me définit, c’est l’accent et le timbre de ma voix qui me trahissent.

Moi aussi, j’ai fleuri sur une île ternie par l’amour et la violence. L’amour m’a cueilli, la violence m’a élevé, mais mon cœur a pris de tout et de chacun. Mes pieds ont foulé un sol aride des Tropiques. Ma bouche a fleurté avec des fruits juteux ; mangues, bananes, goyaves, pitayas. Et alors que la pomme cannelle dansait sur ma langue, l’ananas rendait mon palais blanchâtre.

Le vivaneau pimenté, dans sa sauce rouge.

Le blaff de poissons et le piment fort. Le riz blanc et les lentilles.

Le gigot d’agneau et ses champignons.

Le chiktay de morue et ses bananes plantains.

L’odeur du lambi, du crabe, des dombrés et des ouassous.

Le chaudeau et ses petits gâteaux.

Le sik à coco, les doucelettes, les confitures de goyave, de surelles, le sorbet au coco… Tous se noyaient dans ma gorge.

Tu sais, mon île me semble si loin, qu’il m’arrive d’oublier qui je suis. (…) Je suis partie, je suis revenue et pourtant tout est pareil. La politique a rabioté, les arbres n’ont pas bougé, le colon n’a pas délaissé nos terres. Péyi la sé gannyé é pèd, sé pwan é roupwan, sé lanmou é lanmo. Péyi la sé enmé pou ray, sé pati pou rouvinn. Sé travay kon nèg pou blan, sé travay èvè raj pou lajan.

De mes origines imbriquées ont éclos des problèmes identitaires. Je suis descendante des blancs et des noirs, c’est-à-dire que je suis le produit exporté de femmes et d’hommes importés, de femmes victimes et d’hommes coupables. Je suis fille de Tituba, la sorcière ; fille de sa mère Abena.  Je suis la progéniture de toutes ces femmes qui ont tué, manigancé, combattu durant des années. Fille de la mulâtresse Solitude, qui fut pendue après ses longues batailles ; fille de Sanité Belair qui prit le parti de l’armée d’Haïti ; fille de Queen Nanny. des amazones et des marronnes !  Alors, je reviens en tant que femme, femme-enfant et femme d’avenir, récupérer ce qui m’appartient.  Je reprends mon histoire, mes droits, mes devoirs, ma dignité, mon identité et le sort qui m’échoit.  An vinn di yo ki moun an yé ! Ki moun ou yé !

As-tu connu les joies de l’enfance au pays ? As-tu connu les périples sur les plages de la côte sous le vent ? As-tu connu les francs pour se rendre au lolo du quartier ; les sous que mamie glissait dans ta poche ? Peut-être que tu as connu ces après-midis à sauter dans les criques, à flotter dans la rivière jusqu’à ce que celle-ci se réveille ? Te souviens-tu des oursins dont les épines brulaient ?  Te souviens-tu du manguier que tu grimpais ? Des grandes batailles de fruits pourris avec d’autres enfants de la cité ?

Dans mes lointains souvenirs, la cité était une grande famille dont les membres ne s’entendaient pas toujours, qui se disaient Bonjour et qui se racontaient les derniers ragots. « Et ton fils ? An sonjé-y dènyé fwa la… sé timoun-la ka grandi ! ». S’ensuivaient palabres et tirades au petit matin. Il y avait aussi le flamboyant et ses feuilles rouges sanglantes ; les grandes maisons de toutes les couleurs et leurs barrières délavées ; l’église du bourg, dont la cloche résonnait jusque dans mon cœur ; la vieille mairie et ses commères ; le long boulevard qui donnait vue sur la mer. Au large, passaient des baleines et des pêcheurs. Et nous voyions à peine débarquer les haïtiens, ceux-là fuyaient misères et famines.  Au jour des ainées, les femmes âgées se paraient de leur plus belle tenue traditionnelle : grande robe, titane, douillette, cotonnade, golle, matadore, robe de mariée.  Madras, jupons, dentelles, tissus colorés, coiffes, bijoux créoles.

Elles se tenaient là, fanm kreyol, bombardées de baisers. Les poings sur les hanches, les seins abrités et les pieds souffrants. Impatientes et vives. Bruyantes, chaleureuses, pétulantes. Sourires aux lèvres, éventails aux mains. Ce sont ces mêmes femmes que tu apercevais, dans la cuisine d’un foyer. Tu les rencontrais aux portes des écoles, aux portes des églises et aux allées des marchés. Elles nettoyaient chaque matin ou chaque soir. Elles frottaient les vêtements, les repassaient et les étendaient dehors, attendant que le soleil se couche pour les ramasser. Elles apprenaient à lire tardivement, ou ne savaient pas lire. Les fleurs de leur cour étaient toujours soignées. Leurs chambres étaient toujours rangées, et leurs commodes recouvertes de statues ou autres symboles religieux. Ces femmes-là n’aimaient pas contredire l’autorité, ne partaient pas s’instruire à l’autre bout du Monde. Leur savoir était limité mais pas leur culture. Elles savaient soigner, prévenir, aider, conquérir. Elles accouchaient seules, parfois ; éduquaient seules leur progéniture.

Et puis, le temps a mis au monde la modernité.

Te voilà, femme moderne et révolutionnaire. La rébellion afflue dans tes veines, la dissidence résonne en toi. Tes « oui » sont évocateurs, tes « non » sont inflexibles. Revenant d’un siècle d’ignorance, tu promets le changement, comme le printemps après l’hiver. Tu voyages, par le corps ou l’esprit ; tes voyages sont périlleux et fructueux. Et bien sûr, tu as conscience de ce qu’il faut déraciner ou modifier, conscience de tes précieux acquis. Tes luttes acharnées servent à notre cause. Tu as des projets pour notre île, des rêves pour notre vie. Tu entreprends ouvertement.  Le Monde n’aura pas ta peau, rien ne t’effraie. Rien ne t’impressionne.

Tu es l’espoir. »

            Tessa Naime

 

Ceci est un extrait du 1er chapitre de Fanm Kreyol, un ouvrage réalisé par Tessa Naime. Il est accompagné d’une photographie de Axel Hegesippe, des coulisses du 8. 08 2018..   Toute reproduction de l’oeuvre est interdite par l’auteur.

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