Pudeur

–  Est-ce que je dois me déshabiller ?

–  Oui, bien sûr. Excusez-moi.

Une robe couleur pourpre avait caressé ma peau, délicatement. Quelques cheveux s’étaient accrochés au col de ma robe. Puis la tête décoiffée, j’avais rattrapé ma sensualité au creux des mains. Pudeur ne t’en va pas. 

Une fois nue, je perdais toute assurance. Hier était le début d’un rien, hier était la fin d’un Tout.  La pudeur s’était dévêtue. 

Je ne craignais pas les regards, les yeux crieurs, les sourcils interrogateurs, ni même les rides évocatrices. Non. Je ne craignais pas ces regards-là.

Mais,

Son regard. Ses yeux lutteurs, vides, inexpressifs.

Son appréciation cachée. Son approbation silencieuse.

Ce qu’il ne dira jamais.

Ce qu’il ne montrera pas.

Ce qu’il oubliera.

C’est bien là, que mon âme s’interroge.

Chaque fois qu’une femme se déshabille, n’est-elle pas mise à nue ? Avec quels yeux me voit-il ? Et finalement, de quoi souffrirai-je le plus :

Le regard de l’homme sur la femme que je suis ?

Le regard de l’homme que je crée moi-même sur la femme que je suis ?

Une fois nue, je redevenais l’enfant d’autrefois. Les épaules froides. La poitrine modeste. Le cœur lourd. Et ce cœur, qui vibrait intensément. Alors, seulement là, ma lèvre inférieure tremblait.  Ce n’était plus moi la rose, la rose rouge qui attire. J’étais chrysanthème, mon âme ne fleurirait qu’à la fin de l’été.  

–  Et maintenant, est-ce que je peux me rhabiller ?

Vite, vite, passe-moi mes vêtements. La névrose n’avait ni barreau, ni limites.   Et puis, nous avions discuté. Nous avions discuté des secrets du Temps, des épopées d’une Vie. Nous l’avions fait sans que nos yeux se contactent. Quelques fois, ses mains se baladaient de gauche à droite, puis revenaient sur son bureau. Sa voix demeurait intacte, changeait, redevenait intacte. Son œil droit disait tout. Je prêtais attention aux expressions de ses cils.  

Si ses lèvres s’étiraient, c’était l’attente qui s’exprimait. Si ses lèvres se collaient, c’était le désir. Le désir.

Le désir inavoué.

L’envie cachée.

Le sexe cérébral.

Rien de plus sensuel que le claquement de sa langue ; que les mouvements de sa bouche ; que l’écho de ses non-dits. Il ne disait nullement ce que je voulais entendre. Et ce qu’il ne disait pas excitait mes sens, mon être entier, mon corps de Femme.

Ce corps secrètement ruiné. 

Celui où je voyais l’abîme, le gouffre, et même une falaise en terres inconnues.  La taille faiblement marquée, il n’existait rien de précis chez moi. Le manque de précision, le manque d’indulgence. Le manque de rires. Le manque de tout. Alors, j’attendais qu’il comble ces manques par ses doigts sur ma peau, par ses doigts sur mon crâne. Lui, léchant mon cou. Moi, me frottant contre ses membres, découvrant ses plaisirs ; écrivant poésie et mythes ; parcourant sa bouche de ma langue. 

Et lorsque nos rires s’étaient estompés,

Lorsque nos maux s’étaient tus,

Lorsque Vie et Vanité n’étaient plus

j’avais enfin réalisé qu’il ne me regardait pas. Il faisait bien plus.  Il touchait mon âme de ses mains froides. 

Tessa Naime

Tessa Naime

Auteure, romancière

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