Frérot, frérot…

Le silence était normal…. Si l’expression était mon talon d’Achille ; le silence, quant à lui, devenait ma guerre de Troie. L’art d’être silencieux. L’art de ne rien cracher aux autres L’art de protéger le « moi » du Monde. Bien sûr, j’écrivais sur tout ce qui était extérieur, non différent de ce qui vivait en moi ; mais j’écrivais sans effleurer les coins de mon cœur. Esprit libre, je survolais l’irrégularité des émotions.  Et dans les rues de ma ville, des émotions qui déambulaient, il y en avait à n’en plus finir. Chaque émotion s’en allait à la recherche de son être. Parce que vous le savez bien, bien… que les émotions sont fidèles et loyales.   

Alors, voilà, je chérissais ce silence.  Celui qui protège et guérit, qui conforte et console. Parfois, je tendais l’oreille.  De l’autre côté du mur, les sujets étaient effrayants puisque l’amour ne s’en dissociait jamais. Et l’amour faisait peur.  Mais qu’est-ce qui m’effrayait le plus : l’amour des autres ou l’amour que je leur devais ?

Cet été, l’amour avait pris forme, en rencontrant mon frère ; le plus âgé de mes frères.  Je ne dirai pas « demi-frère ». Le mot demi n’existe pas quand il s’agit d’amour. Nous n’aimons pas à demi, et les gens que nous aimons,  sont entiers. Plus de vingt-trois années avaient coulé sous les ponts, le fleuve de souvenirs s’était réitéré. Je le rencontrais pour la première fois. Cet homme était grand, très grand et ne me ressemblait pas. Un tee-shirt, un jean, quoi de plus banal… Le crâne rasé, la barbe discrète. Imposant, fier.  Nous n’avions rien en commun si ce n’est que la passion des voyages, et le Noir de nos yeux.  J’observais subtilement l’étrangeté de son regard, l’étrangeté de son langage. Tout me semblait étrange.  Etranger. Ce qu’il y avait de familier c’était cette part d’ombre que nous partagions. C’était mon frère, je l’avais ressenti. Même sang, même silence.

En fait, je l’avais tout de suite aimé. Et alors, j’étais déjà engagée. Finalement, cet inconnu, cet homme qui avait été absent durant la plus longue partie de ma vie, avait bel et bien une place. L’amour fraternel était un engagement sans condition, sans abandon et sans oubli. Ce que l’on transportait en nous pour notre famille, n’avait rien de comparable. Il n’y aura jamais d’amour plus fort que celui-ci. Nos instants manqués m’attristaient, l’instantané du moment me réconfortait. Nous avions tellement de choses à dire que nous n’avions rien dit. Il s’était contenté d’un regard enfantin, prisonnier de ses yeux d’adultes. C’est la beauté de l’humain ; là où réside les secrets. Les choses que nous cachons et qui finissent par se perdre dans les dimensions du cœur.   

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Frérot, frérot… Une de mes émotions s’était enfouie, bien au fond. La colère, la colère des années passées loin de lui. Je m’interrogeais : avait-il eu envie de me connaître ? Avait-il eu envie de m’aimer ? Et je ne pouvais m’empêcher de lui en vouloir, qu’il arrive si tard. Que tout cela ait lieu après bien des souffrances, après bien des cris. Que je l’avais cherché autant et qu’il n’avait jamais donné signe de vie.  Ni appels, ni messages. Je me voyais, jeune écolière assise dans la médiathèque, à chercher son nom dans les registres. Parce que les films m’avaient convaincu que la vie c’était ça ; qu’il était si simple de se retrouver. Une recherche google et hop ! Des voyages en train, et des retrouvailles. Mes bras serraient un homme invisible, de taille moyenne. Mon rire retentissait, sur le pas de la porte, convaincue que la scène était réelle. A l’époque, il y avait les barreaux d’une cellule. 

Aujourd’hui, la réalité était autre chose.  Il n’y a pas eu d’embrassades, pas d’extravagance. Ni contact. Ni  discours. Le simple contact de nos joues m’avait refroidi. Si j’ai pris des heures et des verres à l’écrire, c’est que les mots ne faisaient plus écho.  Et qu’alors, le silence savait bien trouver les maux à défaut des rimes et des vers.  Vous savez, l’absence nous rends orphelins, et parfois assassins.  Ce qui nous manque, n’est jamais sûr d’être trouvé. Ce qui est trouvé, n’est jamais suffisant. Et rebelote ! Le manque, le manque, le manque. Et tout cet amour caché, me bouleversait. Étais-je autant capable d’accueillir l’inconnu ? Depuis quand, l’avais-je aimé ? Et pourquoi ? Mais, c’est ton frère Tessa. Et tu ne peux lutter contre ça, contre ce qui vous unit.  Il nous faudrait du temps, beaucoup de temps.

Il nous faudrait des souvenirs, des confessions, des cendres du passé. L’entendre, l’écouter, le découvrir. Imaginer sa vie, sans moi. Imaginer sa vie de prisonnier, puis sa vie d’homme libre. Alors, je m’étais tu. Personne n’a su. De cette rencontre, de ce hasard… si jamais l’hasard existe, est né une courte morale. 

Il n’est pas honnête de lutter contre l’Amour. C’est se mentir à soi-même que de choisir la colère, quand il ne reste plus rien. Parce que le « rien » , n’est rien d’autre que ce que l’esprit se refuse à voir. Ainsi, il y a déjà et toujours en Nous, ce que nous refusons. L’amour même vit en nous, survit en Nous qu’importe la place que nous acceptons de lui donner.  

 

 Tessa Naime

Toute reproduction ou diffusion de l’oeuvre est interdite sans autorisation écrite de l’auteur sous peine de poursuites judiciaires.

 

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