05h20. Mars 2018, le 25.

J’avais imaginé bien des scénarios, mais pas celui-ci. Pas toi. Pas ces circonstances. Pas ce jour-là. Mais la vie, capricieuse et immature, avait toujours été forte pour m’imposer des conditions. Des règles. Des décisions que je ne pouvais contester, que je ne pouvais comprendre. Alors, la vie t’abandonnait, ce jour-là, me laissant intriguée. Et quelque part, elle m’abandonnait aussi, moi, l’égoïste. Je venais tout juste de me remettre d’un décès (chier !).  Ce n’était pas vraiment le problème (même si la vie avait l’air de s’acharner)…  Non, le problème, c’est que je n’avais jamais été douée pour gérer les pertes. Et je réalisais, avec stupeur, que plus je perdais et moins j’apprenais à perdre. Plus je perdais et moins j’appréciais la perte. Ce qui, en fait, était normal après tout. C’était rassurant de ressentir la souffrance, de me rendre compte que tu avais réellement existé, pour moi, pour les autres, pour les gens. Et que, bien qu’il m’arrivât d’oublier qui tu étais et ce qui nous avait lié autrefois, je ressentais cette douleur saisissante à la poitrine. Là, maintenant. C’était presque soulageant d’être mal. Alors, en fait, je ne t’en voulais plus… ?

Les jours étaient passés si vite, après ta mort. Les heures avaient filé comme si l’Univers n’en avait pas été affecté. Les gens avaient repris les activités. Les braves étaient passés à autre chose, à un autre drame, à une autre histoire. Et moi, je me demandais ce qui m’empêchait d’avancer à mon tour. Parce que, oui, je semblais m’adapter à la situation… Mais quelque chose me tracassait, il m’était presque impossible d’en parler. Mon esprit torturé, me jouait donc des tours.

L’autre jour, en marchant près de la pharmacie, j’avais cru t’apercevoir.  Ce n’était pas toi. C’était juste un homme de grande taille, aussi barbu que toi. Les lèvres aussi foncées (putain de fumeur). Le regard aussi enfantin. Si seulement il avait souri, j’aurais pu comparer vos dents.  Ironiquement, cet homme avait perdu sa route, il demandait des indications. Ensuite, j’avais réfléchi à la possibilité que tu te sois perdu, ou que tu n’aies pas pu passer la Grande porte du monde parallèle. Étais-tu en paix ? Cette question me perturbait. Pourquoi ne le serais-tu pas ?

Il paraît que tu l’étais, avant de partir. Il paraît que tu semblais vivre, être heureux, peut-être satisfait. Mais, contrairement à eux, je l’avais manqué. J’avais manqué des moments, raté des épisodes. J’avais perdu le lien, notre lien… ce qui me revenait constamment à l’esprit. A quel moment étions-nous passés de la complicité à l’éloignement le plus total ? A quel moment t’avais-je enfermé dans un petit coin du cerveau ?

Je n’avais pas eu cette chance de te voir sourire. Je veux dire, que je n’avais pas eu cette occasion de te voir épanoui. De remarquer l’espoir dans tes yeux. De t’entendre parler d’amour ? De t’entendre parler de rencontres, de karma, d’âmes sœurs. De savourer le fait que tu reprennes goût à tout ça, le fait que tu trouves enfin ta voie après des années d’errances. C’est ce qui m’importait, ce qui m’irritait, m’étranglait… le fait de n’avoir rien vu. Le fait que tu te sois tu, que tout le monde se soit tu, et que tu me laisses cette impression que moi je ne méritais pas de le savoir. Non, moi j’avais vu la partie la plus obscure de toi. J’avais eu droit aux pires instants. J’avais eu droit aux reproches, aux regrets, aux disputes.  Alors, ma colère m’éreintait. Ma rage avait pris le dessus sur toute autre émotion : compassion, compréhension, culpabilité, incertitude, amitié. Je ne voulais pas souffrir, je ne voulais pas que tu me fasses souffrir ainsi ! Je ne voulais pas comprendre la souffrance de tes proches !

En vérité, je ne te pardonnerai jamais et  je ne leur pardonnerai jamais. Parce que tout comme pour l’amitié, je n’ai jamais été douée pour le pardon. Tu le sais. Finalement, j’étais passée du choc à la colère, et de la colère à l’acceptation. Genre, t’es plus là, quoi. D’ailleurs, tu ne reviendras pas. Je ne te reverrai plus, en passant sur la place. Je n’aurai plus à baisser la tête, fâchée. Je n’aurai plus à t’en vouloir aujourd’hui, et t’apprécier encore plus demain. Il n’y aura plus de discussions sur l’existence. Plus de raisons d’être éveillée à quatre heures du matin. Plus de confidences. Plus de coups. Plus d’absences. De présences. De vides que tu savais combler.  Cette perte m’aura laissé amertumes et déceptions. Mépris. Dégoûts. Échecs. Confusions. Abandons. Des mots que je n’aurai pu prononcer. Des souvenirs que je n’effacerai pas. Des hauts et des bas, que nous avions surmonté. Des flous. Des questions. Des réponses inattendues. Des promesses non-tenues. Et plus que tout,  de l’amitié…

A bientôt, Toi..

Tessa Naime.

Toute reproduction de l’oeuvre est interdite par l’auteur.

 

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  1. Ho seigneur !

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