7 lettres (1)

Cela fait trois jours que je le sais. Trois jours que la Terre a arrêté de tourner, que l’Univers a cessé toute activité. Trois jours que je cherche à comprendre les putains de liens de cause à effets. Il y a soixante douze heures, je me suis arrêté au coin de la rue X, et comme chaque matin de printemps j’ai commandé un café chez Paul. Puis, mon envie de café s’est très vite transformée en cette envie de croissants au chocolat à peine sortis du four. Vous savez, cette bonne odeur de pain chaud… Je me suis assise à une table avec un journal à la main, qu’un passant m’a tendu quelques mètres plus loin. Un des articles de ce Journal revenait sur la mort accidentelle d’un nourrisson à Paris. Je me souviens avoir pensé « Alors c’est ça la vie ? Passer neuf mois dans un placenta, naître puis mourir seulement quelques semaines après, oublié dans une voiture. » Tragique.

Ensuite, je n’ai pas pu terminé mon petit-déjeuner. De toute façon, cette histoire m’avait coupé la faim. J’ai repris la marche, j’avais rendez-vous à 9h30 chez Dr T. Il était déjà 9h24 quand j’ai regardé ma montre, mais inutile de presser le pas, ce monsieur était toujours en retard. Je suis arrivée à son cabinet quelques secondes avant lui et par chance, j’étais sa deuxième cliente. Je me rappelle avoir discuté un peu avec la secrétaire du cabinet, une petite dame aux grands yeux bleus. Elle se plaignait toujours d’être fatiguée, de ne pas avoir le temps de profiter du week-end, d’être surchargée par son boulot de maman. Bla-bla-bla. Elle se plaignait tout le temps pour rien. Pourtant, je l’écoutais, j’étais même presque concentrée sur notre discussion parce que je n’avais alors aucune idée des minutes qui allaient suivre. Ce jour-là. Ce jour-là, j’ai attendu une heure avant de pénétrer dans la salle de consultation. Aucune angoisse n’était alors présente. Rien. Je ramenais juste les analyses comme il était convenu, c’est-à-dire les résultats d’examens sanguins..Il me les avait prescris suite à quelques vertiges suspects et des maux de têtes incessants. Il s’agissait peut-être d’une petite anémie.

«  Bonjour, vous allez bien ? » suivi d’un «  Installez-vous. » me laissa comprendre que Dr Tillati n’attendait pas vraiment de réponses négatives.

  • Oui, tout va bien. Merci.
  • Alors… Vous avez quelque chose pour moi, il me semble. Des analyses…dit-il en plissant des yeux.
  • Les résultats, voilà. Tenez.

J’ai profité pour balayer la salle d’un regard. Encore une fois, les tableaux affichés avaient encore changé. Cette fois-ci, sur le mur de gauche, la représentation d’une femme ou d’une muse peut-être. Et sur le mur de droite, un poster encadré d’une femme atteinte d’un cancer du sein. Je le sais parce qu’il y avait cette cicatrice sur sa poitrine, qui m’avait bouleversé d’ailleurs. Tout était apaisant, ici, si on ne comptait pas le fait que cette pièce recevait des centaines de malades par mois. J’ai ressenti une grosse fatigue… Et je ne sais plus ce qui s’est passé entre ce moment où je contemplais les affiches et ce moment où je me suis réveillée à l’hôpital. Un médecin est venu dans ma chambre, accompagné d’un membre de ma famille, ma sœur. Au début je n’arrivais pas à me concentrer.

« Vous avez fait deux crises d’épilepsie… » « Le scanner a… Vous m’entendez ? » Bruit sourd. « Prenez votre temps… » « Écoutez… le scanner a révélé une lésion cérébrale.. » Mes oreilles bouchées, je ne l’entendais presque plus. « Nous allons procéder à l’IRM pour…». Ma sœur m’a serré la main. Très fort. Et c’est là que j’ai compris. Tout basculait.

J’ai donc vécu le moment le plus embarrassant et surtout le plus stressant de ma vie, allongée sur un support glacé. Confortablement installée, avec un casque et de la bonne musique pour me détendre, l’IRM a duré quinze minutes maximum. Quand le bruit de la machine – assez impressionnant je dois dire – s’est arrêté, j’avais alors oublié toute cette angoisse, je m’étais même convaincue qu’il n’y avait rien à craindre. Trop convaincue… Le verdict est tombé. « Il s’agit d’une tumeur pariétale droite… Vous voyez ici, elle fait pression sur le cerveau.. Juste là. » Il m’a alors demandé si je n’avais pas remarqué quelques pertes de mémoires plus fréquentes ces derniers jours, des nausées sans raisons apparentes, ou des vomissements. Il m’a expliqué que j’avais quelques possibilités de traitements, mais que je ne pouvais pas guérir. Que la radiothérapie et la chimiothérapie pourrait m’aider à vivre quelques mois de plus. Trois mois. Il a dit « trois mois ou plus ». Après avoir effectué quelques test simples comme reproduire des schémas, résoudre des calculs, mémoriser des images… Je n’étais plus la même. J’ai réalisé que toutes ces capacités s’étaient extrêmement limitées et que je n’avais rien vu. La tumeur était asymptomatique malgré sa taille énorme. Elle s’était faufilé à l’intérieur de mon crâne telle une traîtresse, sans un mot, sans me demander mon avis ; elle était là. Juste là.

Extrait de mon Roman 7 Lettres, disponible ici

Tessa NAIME.

3 Comments

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  1. C’est grâce à toi que je lis aujourd’hui et donc t’es la clef de ma connaissance je te remercierai jamais assez.
    King

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  2. Je suis vraiment captivité, j’arrive même me projeter dans l’histoire et à ressentir une douleur comme ci c’était moi à sa place….. C’est vraiment bien écrit !

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